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La chienlit l’emportera

10 Oct

Remis au cœur de l’actualité par Sarkozy, le terme de « chienlit », qu’il a utilisé pour qualifier les évènements d’Air France fait apparaître, derrière ce petit homme, l’ombre immense du général de Gaulle.

Avec ce mot, c’est tout l’imaginaire et le souvenir de Mai 68, qu’il convoque et qui pourrait nous inspirer pour crier à nouveau haut et fort « la chienlit c’est lui ! ».

 

 

 Mais la chienlit qu’est-ce que c’est ?

Ce mot vient de chie-en-lit, autrement dit chier dans son lit et désigne à l’origine un personnage typique du carnaval de Paris (qui était un gros dégueu qui avait fait caca dans sa chemise de nuit).

Devenu « la chienlit », le terme a été popularisé par le Général de Gaulle en 1968 lorsqu’il prononça son fameux « La réforme, oui ; la chienlit, non ».

Parler aujourd’hui de « chienlit », surtout quand on est un politique, est forcément une référence directe à cet héritage.

Notons ici, que notre cher premier ministre Manuel Valls, en réagissant aux propos de Sarkozy, a en fait dit exactement la même chose. Il a, en effet, affirmé : « « Le pays a besoin de réforme, mais il n’a pas besoin de rupture ».

Il a ajouté : « Il y a, je crois, deux visions différentes qui s’affirment aujourd’hui dans notre société. C’est tant mieux pour le débat public. La réforme, respectueuse de l’ordre public et de l’ordre social, et la rupture, une rupture qui mettrait à bas le modèle social français. Et c’est ainsi, je crois, que les Français doivent faire dans les mois qui viennent des choix pour l’avenir du pays ».

Petite étude de texte.

Il n’y a donc que deux visions différentes seulement, et c’est tant mieux. A plus de deux visions des choses, on est obligé de remettre en cause certaines de ses certitudes et c’est fatiguant pour le cerveau (dont la plus grande maladie est de réfléchir, rappelons-le).

Examinons ces deux seules visions possibles :

Position 1 : la réforme. Mais la réforme « respectueuse » de l’ordre public et social. Autrement dit de l’ordre établi ? Tout changer pour que rien ne change en quelques sortes…

La réforme ne devrait-elle pas avoir pour but de maintenir et renforcer l’Etat social (et non pas seulement l’ordre public, ça ce sont les dérives sécuritaires issues de la droite) ?

Position 2 : La rupture. Qui mettrait forcément à bas le modèle social français.

Ah bon ? Parce que, tel que ça évolue actuellement, le modèle social ne va pas disparaître ?

 

Concours de caca 

Mais revenons-en à ce terme de « chienlit » et sur les évènements qui nous ont valu la remise au goût du jour de ce mot fleuri.

Le fait que les évènements aient eu lieu à Air France est symbolique.

En 1968, tous les transports étaient arrêtés, paralysant le pays pour que les revendications soient entendues. La grève avait convaincu un grand nombre de citoyens et instauré un certain désordre, visant plus de droits et une libération culturelle.

Aujourd’hui, des employés à qui on demande d’être courtois, dévoués à leur entreprise, de se serrer la ceinture parce que « voyez-vous ma bonne dame c’est la crise ! », et à qui on gèle les salaires, puis qu’on congédie sans état d’âme, ne devraient pas s’emporter.

Leur action est un outrage extrême, une manifestation de la plus brutale sauvagerie, qui a partout ému la nation : deux hommes se sont fait déchirer leur chemise.

Comment vont-ils faire pour surmonter cette épreuve ?

Rassurez-vous, d’après nos calculs savants, ils s’en sortiront :

En effet, le salaire moyen d’un cadre en France en 2015 (donc c’est une estimation basse) est de 4 013 €.

La femme qui s’exprime dans l’autre vidéo virale de ces derniers jours affirme être payée 1 800€.

Nous conviendrons donc que les cadres d’Air France n’ont pas l’air de penser que ce soit indécent de vivre avec 1 800€ par mois. Ils seront donc d’accord pour considérer que 1 800€ suffisent à couvrir les besoins quotidiens de quelqu’un.

D’où le petit calcul suivant :

Si on évalue l’écart de salaire entre un cadre moyen et un salaire de 1800€, on obtient 2 213 €. Sachant qu’une chemise Ralph Lauren coûte environ 250€ (si j’enlève les 1 800€ pour ses besoins quotidiens) il pourra se racheter environ 8 chemises le mois prochain (et si ce sont des chemises la Redoute, il pourra s’en racheter 79). Donc pas de panique, ils auront de quoi re-remplir leur garde robe.

 

Bon… Et la violence psychologique de se faire malmener par des enragés ?

Ne nous méprenons pas : je suis tout à fait d’accord qu’il faut condamner la violence. Et il y a des cons partout. Je ne cherche pas ici à angéliser les syndicats d’Air France (qui agacent régulièrement de nombreuses personnes en faisant grève au moment des vacances), ni ceux qui ont arraché leurs chemises à ces messieurs.

Mais je veux dénoncer un système politico-médiatique qui ne voit de violence que directe et visible, pour véhiculer des images choc.

Toute les violences plus indirectes de notre société (liées à des choix (ou des non-choix) politiques), dont des décisions de licenciement qui peuvent briser des vies, elles, sont relativisées.

Ces deux hommes se sont fait malmener par des enragés, mais n’est-ce pas aussi le cas de beaucoup de nos concitoyens ? Des employés remerciés sans merci par des financiers qui considèrent les gens comme des chiffres, des pions interchangeables…

Alors, qui sont les vrais enragés ?

 

La Terreur

Au delà de la « punch line » sur la Chienlit, Sarkozy a dit d’autres choses tout aussi intéressantes : « On n’est pas en 1793. On ne peut pas accepter que deux dirigeants soient au bord de se faire lyncher par des hommes en tenue de syndicaliste, avec des syndicats qui ont pignon sur rue et qui ont tous appelé à voter pour Hollande en 2012. »

 1793 c’est l’année où Louis XVI a été guillotiné, mais aussi le début de la Terreur, une période où les exécutions de masse et l’arbitraire régnaient en maîtres.

Guillotine et bousculade, même combat ?

 

Monsieur Sarkozy aurait pu faire le parallèle avec une autre date, bien plus importante et pertinente dans le cas qui nous intéresse : la nuit du 4 août 1789, où a eu lieu l’abolition des privilèges.

Depuis la prise de la bastille en juillet 1789, dans certaines régions, des paysans s’en sont pris aux seigneurs, à leurs biens et à leurs archives, en particulier les livres terriers qui servaient à établir les droits seigneuriaux.

Pas de décapitation en vue, mais de justes revendications d’un peuple qui en avait marre de faire tous les efforts pour des gens qui s’engraissaient sur son dos.

 

Pour ce qui est de la deuxième partie de son intervention, on a ici un amalgame de plein de choses… Mais c’est une habile technique de communication que de faire coïncider dans la même phrase « lyncher » et « ont tous appelé à voter Hollande ». Dans le cerveau des gens, l’association d’idée devient : Ces syndicalistes sont les amis d’Hollande. C’est l’anarchie parce qu’il est au pouvoir.

Cet incident n’est-il justement pas plutôt le résultat d’un mécontentement grandissant envers un président qui se dit de gauche mais applique doctement une politique de droite ?

 

La Chienlit c’est nous

Pour finir, revenons à Mai 68.

Ces événements constituent une période et l’une des ruptures marquantes de l’histoire contemporaine française. Ils ont été caractérisés par une vaste révolte spontanée antiautoritaire, de nature à la fois culturelle, sociale et politique, dirigée contre la société traditionnelle, le capitalisme, l’impérialisme et, plus immédiatement, contre le pouvoir gaulliste en place.

Enclenchée par une révolte de la jeunesse étudiante parisienne, puis gagnant le monde ouvrier et pratiquement toutes les catégories de population sur l’ensemble du territoire, elle reste le plus important mouvement social de l’histoire de France du XXe siècle. (Merci Wikipédia pour ce résumé)

La Chienlit, dont parlait de Gaulle et dont parle Sarko, c’est donc ça : La révolte contre un système sclérosé qui ne convient plus aux nouvelles générations et à ceux qu’il opprime.

Les jeunes et les plus défavorisés sont considérés avec une certaine arrogance, mais les enfants de la République, qui pour certaines chient-encore-au-lit dans leur couche, sont les forces vives de demain.

Et quand les merdeux se lèvent, les autorités font dans leur culotte, parce que nous sommes nombreux et que, même si l’individualisme nous le cache souvent, nous pouvons faire changer les choses si nous agissons ensemble.

Les revendications de Mai 1968 ne semblent pas si éloignées de celles que nous pourrions avoir aujourd’hui, comme nous l’apprend un article du Figaro datant de 1968 : « Sur un plan plus élevé, il semble bien que le pouvoir, après ces événements, ressente le besoin d’une consultation populaire, qui prendrait la forme d’un référendum sur la participation des travailleurs au bénéfice des entreprises. »

47 ans plus tard, les choses n’ont pas tellement changé…

Déjà à l’époque, le gouvernement avait « mis en garde contre des revendications qui à moins de deux mois de l’entrée en vigueur du Marché commun mettraient en péril la compétitivité de la France et par conséquent la stabilité de l’emploi. »

Et oui, parce qu’aujourd’hui l’excuse c’est la « crise« , mais il y a toujours une bonne excuse pour repousser à demain les lendemains qui chantent.

Alors faut-il un nouveau Mai 68 ? Peut-être ou peut-être pas.

Nous pourrions aussi imaginer d’autres solutions, d’autres modes d’action. Nous pouvons réinventer le monde. Nous pouvons faire advenir l’environnement dans lequel nous voulons vivre. Nous pouvons trouver d’autres idées que celles, insatisfaisantes, qu’on nous présente comme du pragmatisme.

Déjà en 1968, un slogan (attribué à Che Guevara) nous disait : « Soyez réalistes, demandez l’impossible. »

 

Nous ne voulons plus être « réalistes ».

 

Manuel Valls rejette toute « rupture » avec l’ordre établi.

Nous sommes nombreux à penser que l’ordre établi n’est pas satisfaisant. Nous sommes nombreux à souhaiter un monde plus juste, avec plus de liberté, d’égalité et de fraternité. Et nous souhaitons que ces mots retrouvent un sens, une profondeur, dont les discours creux de certains politiques, des publicitaires et de la plupart des médias les ont vidés. Pour cela, nous avons une arme : l’imagination.

 

Imaginons de nouvelles utopies pour notre monde et faisons-les advenir.

Osons ! Nous n’avons rien à perdre, nous sommes déjà dans la merde.

Et puis, tout le monde le sait : c’est sur les excréments que poussent le mieux les fleurs.

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