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Qui veut la peau des féministes #2 – Les Geeks

17 Nov

Entre les Gamers et les féministes, le câble Ethernet brûle.

La polémique, qui a adopté le doux nom de « Gamergate* », est de plus en plus nourrie par de nouveaux faits divers. Plutôt que de faire la liste de ces « affaires » (avec comme mots clefs 4Chan, Jeuxvidéos.com, Zoe Quinn, Anita Sarkeesia, Mar_Lard ou encore Jenn Frank), qui ont été largement commentées dans les médias, peut-être serait-il temps de se poser un peu pour réfléchir aux raisons de cette haine viscérale entre Geeks et les féministes.

 * Rappelons ici que le Gamergate concerne au départ la critique de la collusion entre les journalistes et les développeurs dans le milieu du jeu vidéo, mais que les attaques personnelles concernant Zoe Quinn et notamment sa vie sexuelle ont fait déraper le débat vers la question de la haine des Gamers pour les féministes.

  • Deux populations stéréotypées

Entre les ados boutonneux mal baisés et frustrés et les militantes hystériques mal baisées et frustrées, choisis ton camp. Quand deux groupes de frustrés-mal baisés se rencontrent, forcément ça fait des chocapics.

Cette guerre des tranchées est basée sur un malentendu profond entre les deux groupes.

Les féministes considèrent les Geeks comme des « adolescents prépubères et vaguement masturbateurs, terrifiés de voir que le média se diversifie et ne répond plus à leurs aspirations(1) ».

Le profil type du Geek est donc un homme, hétérosexuel, blanc, misogyne, frustré, vieux garçon, puceau, moche et boutonneux. Il hait les femmes parce que les femmes le rejettent. Il lutte donc pour avoir le droit de mater des « big boobs » et du string à gogo dans ses jeux vidéo.

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source de l’image : http://www.journaldugeek.com/2014/01/31/pal-pour-vous-quest-ce-quun-geek/

En face, nous avons les féministes, que les Gamers appellent ironiquement les « Social Justice Warriors », qui, elles, sont des femmes casse-couilles, hystériques, névrosées, végétaliennes et moches (2). Si elles s’attaquent aux Gamers, c’est parce que ce sont des hommes qui dominent le monde du jeux vidéos et que le but des féminisme est de prendre l’ascendant sur tous les secteurs, de couper les couilles de tous les hommes et de se victimiser en trouvant la moindre excuse pour dénoncer des discrimination.

féministe stéréotype

Avant de vous expliquer que ces représentations sont stéréotypées et fausses (ce que vous vous avez vu venir à 12,2 km (tout comme vous savez des les 3 premières minutes d’une comédie romantique que Hugh Grant et Sandra Bullock vont finir ensemble ou que, oui, Tom Cruise sauvera la terre)), penchons nous sur la part des Gamers effectivement composée d’adolescents potentiellement frustrés.

En effet, un certain nombre de polémiques ont éclaté sur deux forums du site jeuxvidéos.com : le blabla 15/18 et le blabla 18/25.

Si on regarde les sujets sur le féminisme, on trouve ça :

 topics féministes jvcom

Donc on est en droit de se demander : pourquoi tant de haine ?

  • Une guerre 2.0

Notons que cette opposition se passe sur internet, qui n’est pas un terrain neutre, mais un champ ayant ses propres façons de fonctionner.

Au pays des Trolls, les attaques deviennent facilement personnelles. Quand quelqu’un émet une opinion en commentaire sur un article ou autre, la situation dégénère en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Troll ». Lorsque le propos est féministe, la personne est taxée de voir le mal partout et d’être une hystérique mal baisée cherchant à se victimiser. Quand le propos critique une prise de position féministe, la personne est accusée de faire l’apologie de la violence envers les femmes et de ne sans doute pas avoir sa conscience pour lui pour affirmer des choses pareilles.

Rapidement on est sorti du débat d’idée pour attaquer la personne elle-même.

Or, sur internet, l’anonymat est généralement de mise. Les coups sont donc portés à l’aveugle. Par pur préjugé.

L’anonymat permet dans le même temps de faire preuve de méchanceté et d’agressivité en toute impunité : blagues sur le physique, le surpoids et injures adressées au femmes témoignant contre le harcèlement de rue, menaces de viol et de diffusion de données personnelles ont été nombreuses ce derniers temps.

Sur jeuxvidéo.com, ils appellent cela des Raids. Ces derniers consistent à attaquer personnellement une personne ayant fait des commentaires leur ayant déplu, en appelant au viol ou encore à un “génocide de lesbiennes frustrées“.

raid jvcom féministes

Mais les attaques se sont propagées à d’autres sites comme Doctissimo (on notera l’adresse mail « SalePuteTuVaCrever ») :

harcèlement jvcom

Ne m’arrêtant pas à un « s*le p*te », j’ai creusé un peu plus pour voir ce que ceux qui argumentent un minimum reprochent aux Social Justice Warriors.

  • Vous n’avez pas le monopole de la souffrance

Parlant du projet Crocodile, certains membres du forum reprochent à l’auteur de dessiner tous les hommes en crocodile.

Le but de l’auteur est de montrer que le harcèlement n’est pas le fait de malades isolés ou de connards notoires, mais que n’importe qui peut s’avérer être un harceleur. Or, pour des jeunes hommes en train de construire leur identité, ça peut aussi sembler être une injonction contradictoire de plus. Ils reprochent notamment une angélisation des femmes par ce procédé.

Ainsi, un commentaire suggère :

« Ce que je vous propose, c’est de réaliser ensemble le « Projet Chattes » ( 🙂 ) .
Toutes les femmes seront évidemment représentées par une tête de chatte. Il vous suffit d’écrire sur ce topic votre témoignage et de me décrire la fois où vous avez le plus souffert à cause d’une fille (que ce soit une fille que vous ayez dragué, une ex, votre copine actuelle, etc…). Si vous vous êtes senti terriblement humilié, blessé, meurtri, votre témoignage m’intéresse :).  »

Cette initiative a pour but de montrer que les hommes aussi souffrent.

Passons sur le bon goût de nommer cela le « projet chattes ».

Effectivement, les hommes souffrent aussi. Mais il semble que dans les exemples que cette personne cherche à récolter, il s’agit davantage de récits de filles ayant blessé l’égo ou le cœur d’un homme. Alors que dans le projet Crocodile, il s’agit de récits concernant des personnes qui se passent du consentement d’autres personnes. On y parle d’attouchements, de propositions déplacées (ex : coucher pour avoir un poste), ou encore de viol. Et là on ne parle pas de sentiments, mais bien d’un rapport au corps, à l’objectivation d’une personne pour assouvir les désirs d’une autre.

Une critique un peu plus aboutie a été réalisée par un jeune (et talentueux) dessinateur de 22 ans dans un post de son blog « J’aime ça » où il présente un « Projet vipères » pour rendre la pareille aux femmes. Notons que 26 371 personnes aiment ça.

Il explique :

« Les hommes ne souffrent pas ni plus ni moins que les femmes. Leur souffrance est simplement différente. Ce n’est pas en divisant et en sexualisant tous nos problèmes que la situation s’améliorera. »

L’idée est alors de mettre en perspective les violences faites aux femmes et celles faites aux hommes :

Les femmes sont davantage victimes de viol ? Les hommes sont davantage victimes d’homicides et se suicident plus. La prostitution touche d’avantage les femmes ? les hommes sont surreprésentés parmi les SDF. Les femmes sont désavantagées dans le monde professionnel ? Les hommes le sont dans les décisions de justice et notamment dans les questions de garde des enfants en cas de séparation.

Moi-même j’ai déjà reçu des commentaires sur ce blog m’expliquant que les hommes eux aussi sont victimes de discrimination. Par exemple, concernant la beauté, un homme affirme : « je pourrais affirmer que certaines femmes sont pires à l’égard des hommes qui ne seraient pas semblables à leurs égéries bodybuldées/beau gosses qu’elles voient tous les jours. »

En effet, il semble que ça ferait du bien à de nombreuses féministes – dont moi (il faut toujours sentir des aisselles avant de tordre le nez face à celle de son voisin (proverbe chinois inventé pour l’occasion)) – de parfois prendre un peu de recul face à leur combat et reconnaître qu’à force de se focaliser sur le sexisme, on finit par en voir partout et chipoter. Mais il s’agirait surtout de ne pas minimiser d’autres inégalités, mais aussi de toujours garder en tête que le sexisme va dans les deux sens.

Cependant, chers amis Gamers, ou lecteur dissident, qui vous léchez les babines face à ce dernier paragraphe, vous aussi sentez vos aisselles avant de critiquer les féministes. Si vous exigez d’elles de s’ouvrir à d’autres combats, alors acceptez d’ouvrir votre propre vision du monde. Peut-être qu’effectivement des individus veulent développer des jeux différents ou jouer de façon différente. Peut-être pouvez vous ranger vos représentations et clichés pendant 5 minutes et reconnaître que certaines femmes peuvent être excellentes aux jeux vidéos et qu’il n’est pas nécessaire et séparer hommes et femmes dans les compétitions.

En fait, tout est un problème de focalisation. Une focalisation de chacun sur son monde et ses problèmes. Mais c’est presque inévitable si on veut faire réfléchir les gens sur une question et amener les mentalités à évoluer à terme.

Quand on s’attaque à un problème social, notamment dans un article de blog ou de journal, on doit cadrer son propos. Si on commence à vouloir attirer l’attention sur tous les malheurs du monde d’un coup, cela nuit à la clarté du propos. Si, par exemple, je fais un article sur le fait que, structurellement, la beauté est davantage mise en avant chez les femmes et la réussite professionnelle chez les hommes, mais que je précise que la beauté est un construit subjectif et que selon les milieux sociaux elle diffère, que les hommes peuvent aussi être discriminés sur leur physique, que l’intelligence est également valorisée chez les femmes, que ceci est une représentation hétéro-centrée, parce que les lesbiennes et les gays ne sont pas réellement intégrés dans cet univers de représentation, que c’est également une vision que se centre sur la culture occidentale concernant les représentations homme-femme et que d’autres cultures voient les choses différemment…etc etc etc.

Bref, à la fin j’aurais mis tellement de bémols dans ce dont je voulais parler qu’on ne verrait plus quel était réellement le problème et puis… il semblerait alors que ce problème soit marginal, donc qu’il soit inutile de s’en préoccuper, et puis : t’as des chiffres de ce que tu avances ?

  • Incroyable, pourquoi chaque fois que nous construire grande muraille, les féministes débarquer pour tout casser!

Quand on a conscience de tout cela. On se demande parfois si ça sert vraiment à quelque chose de continuer.

La tendance est à renvoyer à la figure des féministes que de nombreuses personnes ne se retrouvent pas dans leur combat, avec le fameux mouvement #NotAFeminist.

Le mouvement #NotYourShield, qui vise à montrer aux féministes qu’elles se trompent sur qui sont les Gamers utilise le même mode d’attaque.

Un des participants affirme par exemple : « Nous n’avons pas besoin des Social Justice Warrior pour faire la police de nos pensées, censurer nos opinions, étouffer notre créativité, nous engorger avec leurs intentions. »

Ok.

J’accepte votre position.
Mais j’aimerais quand même dire que cet argument peut-être retourné. Parce que quand les féministes se permettent de faire une remarque, elles doivent elles aussi faire face à une police de la pensée, voient leurs opinions censurées, leur créativité étouffée et leurs intentions engorgées.

Comme le dit Mar_Lard, figure de proue du mouvement pour donner une place aux femmes dans le monde du jeu vidéo, qui a décidé de rendre sa manette parce qu’elle n’en pouvait plus d’être harcelée : « Le féminisme, c’est un des meilleurs aimants à merde qui existe. »

Et pourtant, en plein débat sur le « Geekshaming » dans les médias, peut-être serait-il temps que les féministes et les geeks s’écoutent un peu au lieu de se « troller » mutuellement et de laisser la violence escalader. Ces deux groupes sont victimes de représentations stéréotypées, augmentées par la visibilité des personnes et des commentaires correspondant le plus aux clichés.

 Soutenons-nous au lieu de nous tirer dans les pattes.

Game Over.

(1) L. Davoust, conférence sur féminisme et Science Fiction, Utopiales 2014

(2) Tous ces mots-clefs sont tirés de l’article de blog de « j’aime-ca.org » rejetant la focalisation faite sur le harcèlement de rue. Nous revenons sur cet article plus loin.

Pour voir le premier article de cette série, c’est par ici !

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