Big Bad Buzz

6 Mar

Après moultes hésitations, j’avais finalement renoncé à écrire un article sur les pubs sexistes sur ce blog (A part un article sur des pubs de déo allemandes).

Ce sujet est tellement rebattu que l’évoquer encore une fois me semblait inutile.

Et pourtant, deux constats m’ont fait revenir sur ma décision :

1/ Les pubs sexistes continuent de fleurir partout…

… sauf qu’au lieu d’être sexistes au premier degré, elles le sont au second. Ça veut dire que les publicitaires se dissimulent derrière l’humour pour démanteler les critiques. Or, l’humour est une arme puissante et un instrument de domination, notamment si on rit « contre » quelqu’un plutôt qu’ « avec » lui (ou elle). Je vous incite d’ailleurs encore une fois à lire cet article très long mais très édifiant sur le sujet.

2/ De nombreux publicitaires semblent délibérément continuer à produire des pubs sexistes

Pourquoi ?

Hypothèse 1 : les publicitaires sont des cons

(ou des connes, car oui, il y a des femmes machos et des hommes féministes, nous ne le répèterons jamais assez)

Ils sont tellement baignés dans une culture machiste qu’ils ne se rendent pas compte que leur pub est sexiste. Il se peut d’ailleurs qu’ils aient gardé l’humour de potache qui germe dans les universités et les grandes écoles et se trouvent tout à fait hilarants (uhuh !)

Mais si on faisait des pubs comme ça, est-ce que ça les ferait rire ?

publicitaire copie

Hypothèses 2 : Ils veulent faire un Bad Buzz.

Pour les gens qui vivent dans une caverne et n’ont jamais eu vent du « Non mais Allo quoi » de Nabilla, voici ce qu’est un Buzz :

Un Buzz dans le monde de la pub, c’est une forme de publicité dans laquelle le consommateur contribue à lancer un produit ou un service via des courriels, des blogs, des forums ou d’autres médias en ligne ou encore par le bouche-à-oreille.

(pour ceux qui disent courriel au lieu d’e-mail, vous pouvez dire « bourdonnement » ou « brouhaha » ou encore « Ramdam » à la place, mais il y a de grandes chances que personne ne comprenne de quoi vous parlez)

Normalement, les publicitaires tentent de faire un « Good Buzz » (brouhaha positif), où tout le monde tweet et re-tweete la dernière vidéo d’une marque avec des remarques édifiantes du style : « Trop mimi la dernière pub pour findus avec des chatons qui essayent d’attraper des poissons dans un bocal ❤ #troplol #ouijepassemavieàtrainersurlesréseauxsociaux #georgeclooneyenslip »

Mais, en fait, les publicitaires semblent également chercher de plus en plus à faire un « Bad Buzz », c’est à dire créer l’indignation. Alors ça paraît stupide de prime abord. C’est comme faire exprès de se prendre un râteau où se laver les dents avec des lasagnes.

Or, dans le monde de la pub, quand on parle de vous, vous avez gagné. Et quand vous faites une pub comme celle-ci :

pub bouscaren

Vous savez très bien que les féministes vont hurler. Et faire hurler les féministes c’est trop cool.  Tout le monde déteste les féministes et puis, il suffit de dire qu’elles n’ont pas d’humour et s’excitent sur n’importe quoi pour faire dégonfler l’affaire.

C’est d’ailleurs ce qu’ont fait l’école de conduite et le créateur de la pub (tout en nous prenant un peu pour des cons) :

Leur réponse :

L’École de conduite :
« Son but n’est pas de véhiculer un message dépravé ou pervers. Il s’agit de prendre un auto stoppeur ou une auto stoppeuse (je ne connais pas d’autre verbe dans cette situation) et pas de prendre un homme ou une femme, seuls des esprits « torturés » pensent à ça… »

c’est ça, et il n’y a que les esprits torturés qui ont pensé qu’il y avait des scènes de cul dans la vie d’Adèle.

Romain Davignon (fondateur de Groupe Alternative qui a créé cette publicité) :
« Au final, si on regarde bien, il s’agit d’une petite poignée de féministes qui s’occupe de ça, alors qu’elles feraient bien de s’occuper des femmes qui ne sont pas égales dans le travail, qui n’ont pas le même salaire, qui sont battues…  Mais bon, dans le fond, je les remercie, parce que sans elles, on aurait pas eu autant de visibilité »

Aaaaah ! le fameux « recentrons nous sur des problèmes plus importants » ! Et les femmes qui font du stop et qui sont violée par des mecs qui les prennent en stop ça te rappelle pas des faits divers ?
ça n’aurait pas par hasard un lien avec la culture du viol, que… mais attends… que vous véhiculez dans votre pub ! Quelle coïncidence troublante… Mais j’avoue, je dois avoir un esprit torturé, j’ai trop lu Martine à la Plage !

Les publicitaires ne sont d’ailleurs pas les seuls à encourager le sexisme publicitaire. Les consommateurs le défendent en commentant abondamment  les articles dénonçant les pubs sexistes. C’est le cas par exemple de cet article de libération sur une pub autour du tri sélectif (oui, on peut même faire une pub sexiste avec des sacs poubelle : on n’arrête pas le progrès !). Les commentaires de cet article montrent bien que les défenseurs du sexisme publicitaire sont légion :

Par exemple, ce cher Nestor :  « Il en faut pas beaucoup pour exciter un chien de garde , surtout quand il s’agit d’humour auquel ils sont imperméables, ; Veuillez rendre noter que je n’ai utilisé que le masculin, qui comme les bretons, béarnais et autres gaulois peuvent être moqués sans créer de commentaires.. »

Oui, moi non plus je n’ai pas tout compris à ce commentaire, mais c’est un peu la base des commentaires d’articles où les gens veulent faire des traits d’esprit cinglants, mais où on ne voit pas le rapport avec la choucroute.

Bon alors après, il y a les gens complètement obsédés par la théorie du genre, qui sont de plus en plus présents dans les commentaires. Pour eux, toute critique relevant du sexisme ou de l’homophobie est un complot Féministo-LGBTo-maçonnique :

Accraexpat nous explique donc :« Avec le développement de la théorie du genre, les publicitaires vont avoir du mal à continuer à bosser sauf à taper systématiquement sur les hommes. Dommage, cette pub était plutôt bien trouvée. Au fait, la théorie du genre doit elle juste interdire ce genre de pub ou alors interdire aux femmes de faire des régimes? »

Nous n’allons pas revenir encore une fois sur la question de la théorie du genre, mais on va en profiter pour préciser ici que le sexisme va dans les deux sens. La nouvelle stratégie des publicitaires est d’assortir la pub « femme », d’une pub « homme », les deux versions étant aussi stéréotypées l’une que l’autre (on a ainsi la pub pour l’auto-école ci-dessus, la pub de la Région Moselle pour favoriser la réduction des  déchets, Numéricable et sa pub sur la fibre ou encore la pub Kindy dont nous parlerons ci-dessous). Or ça en rajoute une couche plutôt que ça ne réduit le sexisme.

La publicité véhicule des valeurs

Les pubs ne sont pas forcément sexistes. D’ailleurs la comparaison avec d’autres pubs ayant fait un Bad Buzz ou véhiculant des clichés permet de s’interroger sur les valeurs transmises par la publicité en général et nous permet de nous dépêtrer du débat stérile : « Les féministes coupent-elles les couilles de tous les publicitaires ? » pour lui préférer « Quel est l’impact de la pub sur les mentalités ? ».

  • Pâtes et politiques

Très proches des publicitaires sexistes, on trouve les publicitaires homophobes. Comme le montre cet article sur l’homophobie du patron de Barilla, l’idéologie « Un papa-Une maman » se loge jusque dans les spaghettis. Qui a dit que les pâtes n’étaient pas politiques ?

La polémique s’est d’ailleurs muée en guerre publicitaire puisque les concurrents ont répondu. En particulier la marque Garofalo qui a publié cette publicité :

pâte gay friendly

« Peu importe que vous aimiez les farfalles ou les macaroni« 

La marque a par ailleurs affirmé sur sa page : « Les seules familles qui ne sont pas Garofalo sont celles qui n’aiment pas les bonnes pâtes »

  • Le racisme n’est pas en reste

Pour ce qui est du racisme, je ne peux que recommander cette vidéo de Pénélope Bagieu.

  • Les banques mettent leurs couilles sur le net

Il y a aussi des Bad Buzz crées par le mauvais goût, comme Le Bad Buzz « testicules » de la Caisse d’Epargne.

L’image suivante a, en effet, été postée sur la page Facebook de l’agence Auvergne-Limousin avec comme légende : « Parce que les accidents n’arrivent pas qu’aux autres, la GAV (Garantie des accidents de la vie) de la Caisse d’épargne prend aussi en charge les séquelles temporaires... »

écureuil caisse d'épargne

Les amis des animaux, en particulier, se sont insurgés (certains se demandant si l’écureuil n’était pas mort vu son immobilité).

  • Les chaussettes poujadistes :

Pour finir, j’aimerais parler de la pub pour chaussettes anti-impôts de Kindy.

Avec presque aucun article critique, cette pub n’a pas vraiment fait de Bad Buzz. Et pourtant elle le mériterait.

Elle est même saluée par un article qui conclue par ces mots :

« Cette campagne s’inscrit dans la longue tradition d’une communication impertinente et décalée qui caractérise notre saga publicitaire, souvent en phase avec l’actualité » affirme le groupe dans un communiqué.

Chapeau bas pour Kindy qui arrive à nous faire sourire en amenant un peu de légèreté dans cette morosité ambiante. »

Arrêtons-nous deux minutes pour méditer sur cette publicité. (si toi aussi elle te fait penser à la chanson de Florent Pagny « Ma liberté de penser » : check chaussettes !)

Le lien entre la chanson de Floflo et cette pub, c’est qu’elle assimile les impôts à un dépouillement de ce que les gens possèdent. Mais mes petits lapins, les impôts servent à financer un service public qui, en France est vraiment développé.

Là encore, c’est recourir un cliché de dire « A bas les impôts » pour faire vendre. Comme de faire une manif fédérant les gens « Pas contents », ou encore créer une page Facebook pour « ceux qui n’aiment pas les dimanches soirs » (6285 membres !).

Donc cette pub n’est pas aussi légère qu’elle en a l’air. Elle conforte les gens dans l’idée que les impôts c’est nul.

  • Alors, l’humour et la mauvaise foi excusent-t-ils tout ?

La publicité continue donc jour après jour à nous matraquer d’informations telles que : les femmes sont faites pour être des objets sexuels, les papas ne font pas la cuisine, sauf quand c’est pour faire des steaks, la préoccupation n°1 des femmes est d’être belle, la famille parfaite est blanche, hétérosexuelle et a une maison avec jardin, un déo te rend viril, les impôts c’est pas bien ou encore la seule chose qui manquait à ton bonheur, c’est cet épilateur pour les oreilles…

Pour conclure : Comme les plus attentifs d’entre vous l’aurons remarqué, j’ai contribué moi aussi à donner de la visibilité aux pubs faisant des Bad Buzz tout au long de cet article…

Dépitée, je m’en vais donc sortir mes poubelles nue avec mes chaussettes Kindy en espérant qu’un gentil automobiliste voudra bien me prendre…

Publicités

2 Réponses to “Big Bad Buzz”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Parks and Réactionnaire | - 6 juin 2014

    […] […]

  2. La pub change ses règles | - 16 juillet 2014

    […] que de nombreux publicitaires se font un malin plaisir à faire des « Bad Buzz » à la pelle, certaines marques ont décidé de prendre le contre-pied de cette tendance et de miser sur le […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :