Les limites floues de « blurred lines »

13 Oct

A moins de vivre dans une cabane au fond du jardin (avec Francis Cabrel), vous avez forcément entendu la chanson « Blurred lines ». Le titre ne vous dit sans doute rien. Mais si je vous dit « Good girl » ?

Il ne s’agit pas ici de faire un 1257ième article pour dénoncer ce clip, d’autres l’ont déjà fait pour moi. Mais plutôt d’étudier la polémique elle même. Le clip est-il sexiste ? Pourquoi nombreux sont ceux qui le défendent ?

C’est justement le flou entretenu dans le clip et les paroles qui pose problème. En restant « Border Line », il déjoue les critiques.

Etudions point par point ces « Blurred lines ».

Pour ceux qui vivent réellement dans une cabane ou ceux qui n’ont pas vu la version « originale » du clip, la voici (même si la deuxième mouture n’est pas beaucoup plus glorieuse) :

  • Les limites floues d’un tube : Sexisme ou Second degré ?

Les clips de R&B nous ont habitués depuis longtemps à du sexisme de haute volée. Des hommes virils entourés de bimbos luisantes et frémissantes comme des fricadelles dans une poêle. Des paroles comme « blow my whistle, girl I’m goin’ to show you how to do it » (comprendre : suce ma teub, meuf je vais te montrer comment faire) nous ont montré à quel point tout le monde s’en tape des paroles des chansons. De ce point de vue, le clip et la chanson « Blurred lines » n’est qu’un clip de sexisme ordinaire de plus.

Mais, dans ce cas, pourquoi cette avalanche de réactions ? Justement parce que cette chanson et ce clip sont sympathiques. Un peu dans la lignée Jooks, le site qui veut devenir ton meilleur pote, « Blurred lines » est le tube qui veut devenir ton meilleur podcast.

Si le débat fait rage, c’est parce que la chanson a de nombreux défenseurs. Il suffit de lire les commentaires des articles sur le sujet pour s’en persuader. Une journaliste qui décrie la chanson et son clip se voie rétorquer : « C’est assez hallucinant le manque de second degré de certain(e)s… Contrairement à ce que cet article et les excitées féministes tentent de démontrer, oui, le clip est au second degré. »

Ce n’est pas parce que le clip est absurde et qu’ils ont l’air de bien s’amuser qu’il s’agit de second degré.

Le « second degré », signifie que la chose exposée ne doit pas être prise dans le premier sens qu’elle offre mais dans un sens plus métaphorique, parodique. Donc que ce qui est dit veut en fait dire le contraire.

La chanson parle de fille qui sont de « bonnes filles » : je vois des filles qui gambadent joyeusement en se laissant tirer amoureusement les cheveux. Je ne vois pas des filles avec des couteaux entre les dents.

On parle de filles qui sont « des animaux à domestiquer » : je vois des filles à poil, parfois à quatre pattes, tenant des chèvres dans leur bras et des hommes en costard. Je ne vois pas des femmes en costard ou des hommes à poil.

Un ami avec qui je parlais de la chanson m’a dit qu’il ne la trouvait pas si dégradante pour les femmes que ça. Il avait un sentiment partagé sur le sens des paroles. Il disait avoir l’impression qu’elles étaient parfois à l’avantage des femmes (comme « You’re far from plastic ») mais étaient contredites juste après.

Et c’est là le génie de cette chanson. Non, les hommes n’aspirent pas ici à des filles en plastique. Les poupées gonflables c’est dépassé. Ils en appellent plutôt à ce savant et célèbre dualisme de « La mère-la pute », autrement dit mi-pute, mi-soumise. Emblématique de cette injonction, la phrase : «But you’re an animal, baby it’s in your nature, Just let me liberate you » (…) you ‘re a good girl ». cette expression « Good Girl » un côté extrêmement condescendant. « Good girl » sera d’ailleurs en anglais davantage utilisé pour féliciter un petit caniche qui a bien attrapé le su-sucre qu’on a mis sur son nez… Pas pour qualifier une fille sympathique et gentille.

  • Les limites floues du consentement : Tu crois que je veux ou tu sais que je veux ?

Un autre commentaire sur l’article cité plus haut argue : « Ce n’est qu’un clip, ce n’est qu’une chanson bien tournée. Un tube de l’été. Nul auditeur censé n’y voit de message pro viol. Faut arréter le délire ! »

On en revient à ce dialogue de sourds sur la culture du viol.  C’est un sujet très difficile car, comme le sexisme dans « Blurred lines », elle sait bien se draper des atours de la normalité. On culpabilise les victimes en leur faisant comprendre qu’elles l’ont forcément un peu cherché.

Répété en boucle, « I know you want it » (Je sais que tu le veux) sous-entend : tu peux jouer la « good girl », je sais que tu es une cochonne et que si je te force un peu (cf « liberate you ») tu vas aimer. Une autre phrase édifiante est la suivante : « the way you grab me, must wanna get nasty » (La façon dont tu m’agrippes, tu dois vouloir faire des cochonneries ). C’est donc une volonté supposée de la part de la fille, sans réel fondement.

Or ce dépassement du non consentement est une justification courante des violeurs à l’égard de leurs victimes comme le montre cet article.

L’auteur y met en parallèle les images de femmes violées révélant ce que leur violeur leur a dit et les paroles de « blurred lines ».

Un paragraphe explique : Le sous-entendu de « Blurred lines » est que si une femme ne répond pas aux avances d’un homme, qui bien-entendu est irrésistible, elle cache ses réels désirs sexuels sous une facade de désintérêt. Thicke chante sur le fait de forcer les femmes à occuper le rôle de « bonne fille » et de « mauvaise fille » pour satisfaire les désirs masculins.

Et pour ceux qui pensent que ces analyses sont tirées par les cheveux, méditez sur cette phrase de la chanson d’une finesse sans précédent :

I’ll give you something to tear your ass in two.

(je vais te donner quelque chose pour déchirer ton cul en deux)

Les parodies fleurissent sur internet, dont celle-ci, qui montre des femmes qui montrent que quand elles disent non, c’est non.

  • Les limites floues du choquant : le viol ou le vibro ?

Qu’est-ce qui choque dans notre société ?

Cette question peut sembler anodine mais elle est en fait très importante. En effet, à la fois le clip explicite de « Blurred Lines » et sa parodie Néo-Zélandaise « Defined Lines » ont été censurées.

Pour une traduction des paroles, qui sont très intéressantes, vous pouvez consulter cet article. (je ne suis cependant par d’accord avec la traduction de « If you want to get nasty » qui pour moi signifie « si tu veux faire des cochonneries » et montre donc que si une femme voulait faire des trucs avec toi elle te dirait « oui » donc que si elle dit « non » ce n’est pas la peine de la harceler).

Le premier clip « officiel » a été censuré pour des raisons évidentes de nudité. En effet, les mannequins y étaient entièrement nues à l’exception d’un petit string couleur chair.

La parodie, quant à elle, avait été censurée car jugée « trop explicite« .

A cause du Sex Toy ? (ce qui ferait penser à la célèbre polémique autour du Sex Toy apparu pour la première fois sur les écrans dans Sex and the City)

A cause de la crème chantilly ? Un des hommes du clip voit son visage recouvert de chantilly tandis que les femmes chantent « Je ne veux pas que tu me jouisses au visage« . Comme s’il n’y avait pas eu des milliers de fois des métaphores aussi explicites dans des clips…

Ainsi, il semble choquant de montrer un vibromasseur, qui ressemble fortement à un appareil pour enlever la cellulite (comme nous l’avions déjà évoqué dans l’article La cellulite ? bullshit !) alors que montrer une pub comme celle-ci passe tout à fait :

non non mais en fait je l'aide à faire des abdos là !

non non mais en fait je l’aide à faire des abdos là !

  • Les limites floues de la réalité : Good goats et #Nutshot ?

Même si les filles du clip ont l’air ravies de gambader à moitié à poil et de se faire tirer les cheveux, j’ose imaginer que ce n’est pas le cas de la majorité des filles. En tous cas, il ne reste plus qu’à espérer que les nombreuses parodies font réfléchir ceux qui les regardent  et aideront les filles à ne pas se soumettre aux injonctions de soumission aux désirs masculins que des clips comme « blurred lines » véhiculent.

Une parodie espagnole détourne le clip et les paroles, en faisant un clip entre réalisme et absurdité. Du vrai second degré pour le coup !

On retiendra le #Nutshot qui semble expliquer la voix aigue du chanteur et le « I really want to fuck this goat ».

En tous cas, espérons que les parodies mettront en lumière les clichés véhiculés dans ce clip avant que cette chanson nous rende tous complètement chèvres !

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2 Réponses to “Les limites floues de « blurred lines »”

  1. Agathe 13 octobre 2013 à 15:48 #

    Sans chercher l’exhaustivité, il y a aussi cette parodie :

    Réalisée par une compagnie de théâtre basée à Seattle. C’est juste dommage que cette version fasse rire contrairement à l’original.
    😉

    • lespiplettespoilues 13 octobre 2013 à 17:28 #

      Il existe en effet un très grand nombre de parodies (il y a une qui est en mode Cougar aussi).
      J’ai fait dans l’article une sélection des parodies qui me semblaient les plus pertinentes.
      Je n’ai pas choisi celle-ci parce qu’elle se limite à une inversion des rôles qui féminise les hommes (qui sont maquillés et portent des talons) et qui masculinise les femmes.
      Le gros avantage de la parodie Néo-Zélandaise est, pour moi, de renverser la situation tout en gardant des femmes « féminines » et des hommes « masculins » mais en inversant les codes de séduction.

      Mais merci d’avoir partagé cette version avec les lecteurs du blog !

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