Ozon la prostitution

22 Mai

Vous avez entendu parler de « jeune et jolie » ?

Non, pas le magazine pour les 13-15 ans, le dernier film de François Ozon.

Ce film raconte l’histoire d’une adolescente qui se prostitue par plaisir et non par nécessité.

jeune et jolie

Quoique peut-être que Ozon a rédigé son scénario à partir du magazine : Tout ce que j’ai jamais fait avec un mec je le fais cet été, ce que votre look dit de vous, le bon coup au premier coup d’oeil, 69 idées coquines pour pimenter vos câlins, qui a le plus gros « QI » lui ou vous ? osez le hot teste avec Jules et gagnez 3 500 cadeaux…

Bref, revenons sur le film en lui-même. Il passe en ce moment au festival de Cannes et une interview du réalisateur a fait moults remous sur la toile.

Ce sont en particulier ces propos qui ont choqué :

« Cela ne veut pas dire qu’elles le font, mais le fait d’être payé pour avoir des relations sexuelles est quelque chose de très évident dans la sexualité féminine »

et : « Je crois qu’être un objet de sexualité est quelque chose de très évident, vous savez, d’être désiré, utilisé. Il y a une sorte de passivité que les femmes recherchent. C’est pourquoi la scène avec Charlotte Rampling est si importante, car elle dit que [la prostitution] était un fantasme auquel elle n’a jamais eu le courage de céder. Elle était trop timide. »

Une petite analyse de texte s’impose :

On observe une récurrence du mot « évident » pour caractériser la sexualité féminine. Or la sexualité des femmes n’a rien d’évident. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire… C’est même un mystère puisque tout le monde préfère déclarer qu’il a tout compris plutôt que d’avouer qu’il ne sait rien.

S’ensuit un champ lexical de l’objectivisation de la femme : « objet de sexualité», « être désiré, utilisé », « passivité ». Tout cela converge vers un concept bien connu : « La Femme Objet ».

Moi personnellement j’aimerais bien être une lampe. On m’allumerait, on m’éteindrait et parfois on me changerait l’ampoule… J’illuminerais les gens autour de moi…

lampe

Moi quand mon copain me fait un strip tease…

Le saut « évident » de l’envie d’être désirée à l’envie d’être utilisée est quelque peu surprenant. J’irais même jusqu’à dire que c’est une oxymore, pour les littéraires de la toile. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles… (oui, c’est mercredi alors je fais des rimes t’as vu ?)

Être désirées, bien sûr que nous le voulons. Les hommes aussi aiment être désirés.

C’est d’ailleurs pour ça que l’idée d’une prostitution voulue, fantasmée par une femme, fait autant recette. Les hommes aiment se persuader que la prostituée qu’ils vont payer le fait par plaisir. Et justement qu’elle n’est pas utilisée pour assouvir ses propres désirs. C’est comme se persuader que sa femme de ménage accomplit son fantasme absolu en nettoyant la maison de fond en comble : ça déculpabilise.

Le désir, c’est l’agréable, pas l’utile. Le désir c’est le mystère, pas le billet de banque. D’ailleurs, quand on regarde le teasing, il semble que ce soit l’interdit qui charme la jeune et jolie demoiselle plutôt que le fait d’être payée. (Après, je n’ai pas vu le film donc je vous en reparlerai plus en détail quand ce sera le cas…)

C’est un cliché sur les relations homme-femme de penser la femme comme passive. Une femme réellement passive, fait ce qu’on appelle « l’étoile de mer » et on ne dit généralement pas beaucoup de bien de cette attitude.

Ozon sous-entend qu’on rêverait toutes de recevoir un petit billet après l’amour. Mais peut-être qu’on peut aussi pratiquer la sexualité par loisir, en pratique amateure, et que la qualité non-marchande de l’acte ajoute au bien-être qu’il procure… (oui c’est mercredi alors je fais aussi de l’économie)

Sans tomber dans le chacune sa route, chacune son vagin, chacune ses fantasmes, chacune son destin : le fait de vouloir être payée n’a rien d’évident. Personnellement, être payée me donnerait l’impression que je me dois à une certaine performance et m’enlèverait tout plaisir. Un contre-exemple ne fait pas le printemps, certes, mais c’est déjà une preuve que la généralisation est osée, Ozon.

Le réalisateur a d’ailleurs fait son mea-twitter-culpa : « Propos maladroits et mal compris. Evidemment je ne voulais pas parler des femmes en général, juste des personnages de mon film. »

Même s’il y avait eu, ce dont je doute, mauvaise interprétation, les mots d’Ozon ont lancé en commentaire un débat palpitant qui montre qu’il y a ici un véritable sujet de débat. Dans les commentaires, les gens se battent pour savoir si un homme peut parler à la place des femmes et si une journaliste peut parler à la place d’un homme qui parle à la place des femmes et si un commentateur peut parler à la place d’une journaliste qui parle à la place d’un homme qui parle à la place des femmes… Et si…

Alors je vais être une blogueuse qui parle à la place des femmes : Laissons les femmes développer leurs fantasmes plutôt que de fantasmer leurs désirs.

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2 Réponses to “Ozon la prostitution”

  1. Le putain 23 mai 2013 à 14:06 #

    Réaction intéressante. Néanmoins je pense qu’Ozon, dans son interview, n’a fait qu’enfoncer des portes ouvertes, plutôt que de servir d’étendard au machisme planétaire. Oui, la prostitution est un fantasme féminin courant. Un FANTASME. Une idée.
    Les mots crus, souvent en rapport avec la prostitution (quasiment toutes les insultes le sont), excitent beaucoup de personnes lors de l’acte. C’est fort répandu, et parfaitement sain. La prostituée dégoute et fascine en même temps, c’est normal qu’elle se retrouve au cœur des fantasmes, complètement coupée de sa (sordide) réalité.

    Coucher avec une prostitué est également un fantasme masculin fréquent, pas toujours réalisé puisque la réalité est tout autre et bien moins excitante. Pour aller plus loin, il y a beaucoup d’hommes qui se fantasment aussi en prostitués ou en soubrettes, ça s’appelle la Sissyfication. L’idée de monétiser l’échange sexuel permet d’induire une relation de subordination professionnelle, de domination et d’autorité (comme le fantasme du patron, de la secrétaire, du militaire et par extension de tous les uniformes) : on reproduit, dans le sexe, les rapports de force de notre quotidien pour mieux les accepter, les contrôler. Je crois qu’en tant que femme, créer une situation où l’on est « commandée » par son partenaire masculin, c’est être maîtresse de cette situation, c’est la choisir et donc la maîtriser.

    Il serait bizarre de contester qu’effectivement, se transformer en prostitué, par jeu, où en sautant vraiment le pas, est quelque-chose qu’on peut retrouver chez certaines femmes : c’est bien ce qu’Ozon a voulu dire, non ? Il a simplement un peu trop généralisé, en parlant DES femmes, comme s’il était à la fin d’un repas entre amis. C’est ainsi chez les gens habitués à être un peu trop écoutés. Je ne pense pas que cela soit le fruit d’un machisme primaire du genre « femmes=prostitués, l’argent et le sexe ça leur plait ».
    Il semble s’intéresser à ce point de la sexualité où la mise a disposition de son corps, aidée d’un troisième partenaire, l’argent, procure une excitation liée à l’objectivation de soi.

    A titre de comparaison, cela ferait-il scandale de dire que le viol est un fantasme féminin répandu ? Ce qui est admis par tous, je précise, et qui ne veut EVIDEMMENT pas dire que les femmes qui ont ce fantasme ont envie d’être violées. Il y a un monde entre l’imaginaire et les évènements réels, qu’il faut se garder de rendre perméable au risque de croire qu’un homme un peu maso au lit aimerait se faire agresser, qu’un dominateur est méchant et sadique, et qu’une femme est en fait un canidé lorsqu’elle me murmure à l’oreille « Prends moi comme une chienne ».

    Le fait de passer réellement le cap de la prostitution par envie purement sexuelle est une chose plausible qui ne devrait pas faire crier d’horreur le monde, car la peur empêche la compréhension n’est-ce pas ? Reste à savoir le traitement qu’en donne le film, que je n’ai pas vu.

    Avec toute ma sympathie,

    Un jeune homme, lui aussi vigilant envers les machismes de toutes sortes.

    • lespiplettespoilues 23 mai 2013 à 22:18 #

      Merci pour ce commentaire qui apporte une contribution intéressante au débat.
      Je ne sous-entendais pas ici qu’Ozon était macho ou même l’étendard des machistes. C’est justement le fait que ce qu’il a dit était un « dérapage », mais à partir d’une idée couramment véhiculée, qui m’a interpelée.
      Un problème important aujourd’hui a propos des fantasmes, c’est qu’il deviennent la norme et non plus l’interdit, l’excitant. Ouvrez n’importe quel magazine féminin et vous verrez que si vous n’avez pas réalisé tout « fifty shades of grey » dans votre chambre à coucher avant 30 ans, vous n’avez rien compris à la sexualité.
      En effet, certaines femmes fantasment sur le fait de se prostituer, d’être soumises, d’être dominante, de se déguiser en pikachu ou de se faire lécher les orteils. Chacun a ses fantasmes et toute généralisation est nocive.
      C’est nocif parce que le fantasme est quelque chose que l’on a envie de faire en sachant que ce n’est pas censé être « la norme ». On peut même ne pas savoir qu’on en avait envie avant de le faire et découvrir que ça nous plait. Mais en faisant des généralités sur ce que fantasment les gens, on en fait une nouvelle normalité. Certaines personnes peuvent alors se forcer à faire des choses qui ne leurs plaisent pas et auxquelles elles ne prennent aucun plaisir pour ne pas passer pour des « coincées ».
      Mon idée n’était donc pas de blâmer les fantasmes quels qu’ils soient, mais d’attirer l’attention sur le fait que les fantasmes sont individuels et pas une « évidence ».

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