La femme indienne, le viol et la loi.

21 Avr

Après un article de M.C.  sur la situation des femmes en Chine et un de E. sur le Liban, nous avons le plaisir de publier un article d’ E.S., envoyée spéciale en Inde.

Son blog  sur l’Inde : http://uneetoiledanslavallee.wordpress.com/

La femme indienne, c’est la femme entreprenante, courageuse et indépendante affichée sur les murs du Petit Palais de Paris en octobre 2011. C’est ma colocataire, 20 ans, libre, riche et cool, qui sort tous les soirs en boîte ou dans des bars en minijupe. C’est aussi la jeune inconnue en kurta-salwar-dupatta (tunique-pantalon bouffant-écharpe qui cache le décolleté) qui t’arrêtes dans la rue pour t’expliquer que porter une robe (aux genoux) sans collant c’est mal. Et la femme indienne, c’est aussi Jyoti Singh Panday, 23 ans, décédée des suites du viol collectif dont elle a été victime le 16 décembre 2012, dans un bus à New Delhi.

Oui, voilà, le viol collectif dans un bus de New Delhi.

Je suis sûre que vous en avez entendu parler.

Une fois le choc passé (je n’étais pas moi-même à New Delhi au moment du drame), ma réaction a été de me demander pourquoi ce viol-là plutôt qu’un autre. Pourquoi celui-là était médiatisé, alors que mon colocataire français de l’époque ne cessait de me rapporter des journaux indiens avec des centaines et des centaines d’histoires semblables. « Un ami d’enfance a drogué une jeune fille puis l’a emmenée dans un garage, a appelé des copains et s’est un peu amusé. » « Une-telle s’est fait violer par son oncle parce qu’elle avait un petit copain, donc que c’était une trainée de toutes façons. ».

Mais voilà, Jyoti est morte.

Cette fois, personne n’a pu prétendre que le viol était quelque chose d’anodin.

not asking for it

Il y a donc eu des réactions face à ce viol. Des réactions qui en disent beaucoup sur l’Inde d’aujourd’hui et sur son rapport aux femmes. Des réactions qu’on aime, d’autres qui nous donnent presque autant envie de vomir que le viol lui-même :

– La jeunesse libérale est sortie dans la rue, a manifesté et a protesté pour son droit à être en sécurité. La page facebook de Safe city Pledge est un bon exemple d’initiative prise après le viol. Des Indiennes et des Indiens qui se prennent en photo pour réclamer la sécurité de tous et une plus grande égalité hommes/femmes. Le phénomène « One billion rising » a aussi connu une ampleur inédite en Inde.

– Les femmes paniquées ont restreint leurs mouvements de nuit, ont prévenu leurs filles des dangers et ont essayé d’adapter leurs attitudes au « nouveau » fléau ravageant Delhi : le viol. Mon opinion face à cette attitude est partagée : ce n’est pas une solution à long terme, cela rentre dans la logique des conservateurs (voir le point suivant) et ne permettra pas de diminuer le viol en tant que problème de société. Mais c’est peut-être ce qui marche le mieux au niveau individuel, et je comprends qu’il soit difficile d’accepter de se mettre en danger au quotidien pour faire évoluer les mentalités. Je ne juge donc pas trop durement ces femmes.

– Les conservateurs (politiques, commentateurs etc) se sont demandé ce qu’une fille faisait dehors à une heure pareille (23h), pourquoi est-ce qu’elle sortait avec un garçon sans ses parents et sans la surveillance de personne, pourquoi elle portait des vêtements occidentaux et allait voir des films américains au cinéma. Qu’elle était imprudente. Que, par son comportement, elle encourageait une attaque sur sa personne. Ce sont ceux qui considèrent que les hommes sont victimes de leurs pulsions sexuelles, incontrôlables, et que par conséquent, les femmes (et la société entière) doivent s’adapter. Donc les femmes seront priées de porter les vêtements appropriés (qui ne moulent pas leurs atouts et ne dévoilent pas trop de peau), de ne pas marcher seules (car cela indique leur disponibilité au harcèlement de ces messieurs), de ne pas regarder un inconnu droit dans les yeux (indécente invitation au rapport sexuel), et de ne jamais dire non à leur mari (qui est déjà bien assez gentil d’être un mari).

Prenant en compte ces différentes réactions (oui, même les plus conservatrices), les politiques indiens (c’est-à-dire les 90% d’hommes et 10% de femmes qui composent le parlement) ont créé une loi anti-viol loin de résoudre tous les problèmes.

Les points positifs sont la meilleure reconnaissance du harcèlement sexuel comme un crime et la condamnation des policiers refusant de prendre en compte une plainte pour viol (reste à se poser la question de l’implémentation de telles mesures) et le durcissement des condamnations pour viol (allant jusqu’à la peine de mort dans certains cas). De manière générale, le viol est davantage « pris au sérieux » par la loi (et espérons le, par la société) depuis cette histoire.

Les points négatifs sont indéniablement l’augmentation de l’âge légal du consentement sexuel de 16 à 18 ans. Parce que cela n’a rien à voir avec le viol, mais au contraire, permet aux parents d’adolescents entre 16 et 18 ans de porter plainte contre le partenaire sexuel de leur adolescent (même si celui-ci/celle-ci a le même âge). Concrètement, cela peut se traduire par un père portant plainte pour viol contre le petit copain de sa fille qui avait des relations sexuelles consenties avec celle-ci. Et donc, se traduire par une augmentation du « tabou » ou de l’interdit (sociétal) des relations sexuelles hors mariage et du contrôle des parents sur la vie sexuelle de leurs adolescents (à fortiori adolescentes).

Le deuxième point négatif est un manquement de la loi. Une omission volontaire de la part du gouvernement : rien sur le viol conjugal. Je dis volontaire car le sujet a été largement débattu. Une phrase prononcée par je ne sais quel politique indien a retenu mon attention. Condamner le viol conjugal, ce serait « remettre en cause la traditionnelle institution du mariage ».

Ma conclusion personnelle qui n’engage que moi : la loi anti-viol a été faite par les hommes et pour les hommes. Oui, car les hommes ne veulent pas que quelqu’un d’autre touche à leur femme impunément, donc ont un intérêt à condamner le viol. Mais ce n’est pas fait pour les femmes, dont la sexualité reste sous le contrôle de leur père (jusqu’à leurs 18 ans désormais) puis de leur mari.

L’émancipation de la femme (indienne) est un long chemin.

E. S.

Si le sujet vous a intéressé, des auteurs indiens (en anglais) sur la question :

Deux articles publiés par Tehelka, journal un peu alternatif.

Sur la question du viol : http://tehelka.com/the-rapes-go-on-how-do-we/

Sur le consentement légal :http://tehelka.com/the-age-of-innocence/

Un bloggeur indien sur la loi anti-viol et ses manquements, et sur le viol en général : http://zooted.wordpress.com/2013/03/24/of-respect/

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5 Réponses to “La femme indienne, le viol et la loi.”

  1. L'Inde ca reste cool 22 avril 2013 à 04:40 #

    Cet article est tres interessant et je suis assez largement d’accord, je voudrais juste completer en defendant un peu la societe indienne traditionnelle qu’on connait tres mal. Cette societe a ete largement transforme et perverti et ceux qui pretendent la defendre (les conservateurs dans cet article) la connaisse pas toujours tres bien. Les medias indiens presentent souvent les choses sous un angle un peu simplificateur (que reprend cet article) meme si il a une part de verite, et qui consiste a dire: il y a la societe traditionnel intolerante, reactionnaire, antifeministe, contre les libertes individuelles, homophobe.. d’un cote, et de l’autre la societe moderne, la jeunesse liberale influence par l’occident.
    Je veux juste dire que c’est pas aussi simple que ca, et que par exemple, la jeunesse « liberale » m’a surtout semble revendiquer violemment le retablissement de la peine de mort. Sinon, sur la societe traditionnelle indienne je citerai l’indianiste Alain Danielou: « Dans la societe traditionnelle, les pratiques sexuelles entre jeunes gens, que l’on appelle ‘amities de calecon’ (langa dost en hindi), sont considerees avec bienveillance. Des pratiques de purification sont prevues, comme apres tout acte sexuel ». C’est vrai que c’est assez deconcertant de lire ca quand on voit comment ca correspond peu a la realite indienne d’aujourd’hui. Et sur l’apport de l’occident sur ces questions de moeurs, du meme auteur: « L’Inde est a la fois le pays du Kama Sutra, des sculptures erotiques dans les temples et du puritanisme le plus exacerbe. Les envahisseurs recents, musulmans puis britanniques, ont considerablement accentue ce dernier aspect ».

    • elindia2012 23 avril 2013 à 14:41 #

      (Je suis l’auteure de cet article). Je comprends ce que tu veux dire quand tu defends la societe indienne traditionnelle. Effectivement, il y a aussi le Kama Sutra, les sculptures, les travestis qui ont (relativement) une place dans la societe. Des deesses feminines de l’hindouisme guerrieres (Durga, Kali…). Et je partage largement ton avis sur la responsabilite du puritanisme British.
      Il n’empeche que si l’on reprend les reactions qui ont suivi le viol, ou plus largement ce que sont aujourd’hui les conservateurs hindous qui veulent imposer leur morale (« saffron morality »), on se dit que les traditions de liberte sexuelle sont bien loin et peu revendiquees. On peut toujours trouver des exceptions parmi les conservateurs et parmi la jeunesse « occidentalisee » : certains indiens faisant des etudes a l’etranger rentrent chez papa maman pour s’arranger un mariage avec une femme « blanche, hindoue, qui fait la cuisine, qui a moins de 25 ans ». Ce qui n’est pas le summum de la liberation de la femme. Apres mon article traitait surtout de la loi sur le viol, je ne pretends pas pouvoir decrire le probleme de la situation des femmes dans son ensemble en Inde…

  2. L'Inde ca reste cool 22 avril 2013 à 04:45 #

    Allez une derniere petite citation hors contexte de Danielou:
    « En Inde, encore aujourd’hui, la presence d’un prostitue travesti est de bon augure specialement lors des ceremonies du mariage ».
    Classy n’est-ce pas?

  3. marionsurletagere 22 avril 2013 à 07:09 #

    Les droits des femmes, ce n’est vraiment pas encore gagné dans certains pays! Je ne peux même pas imaginer ce que ça peut faire d’être soupçonnée de comportement déviant après avoir été victime de viol, ou comme cette jeune fille en Tunisie, d’être accusée d’attentat à la pudeur après avoir porté plainte…

  4. elindia2012 23 avril 2013 à 14:48 #

    A reblogué ceci sur Une étoile dans la vallée and commented:
    Mon article pour Les piplettes poilues – La femme indienne, le viol et la loi.

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