Patriarcat, voile à fleurs et talons aiguilles : petites pensées féministes du Moyen-Orient

16 Juil

Certaines ont bien fait leur devoirs de vacances (elles auront une gommette). Voici donc pour commencer un article exclusif de E.B. , piplette envoyée spéciale au Liban :

Le féminisme, stade suprême du capitalisme.

Non, l’assertion n’est pas de Lénine, mais pourrait résumer une idée assez répandue au Moyen-Orient (islamisé notamment, mais pas seulement). Celle que l’émancipation des femmes, la reconnaissance d’une égalité en droit mais surtout en fait avec les hommes et toutes les revendications des féministes occidentales (que même un bigorneau lent à la détente trouverait désormais légitimes au XXIe siècle) n’ont pas tellement convaincu nos consœurs orientales. Que leurs homologues masculins soient réfractaires, bien sûr, on pouvait s’y attendre : même les nôtres ressentent toujours, après un demi-siècle d’acclimatation aux discours féministes plus ou moins hargneux, une honte, difficilement avouable, de devoir par malchance obéir à une femme qui aurait réussi à briser le plafond de verre (« Punaise Marcel, t’aurais pu installer du double vitrage, y’en a une qu’est passée ! ») Mais les idéaux féministes occidentaux seraient-ils en réalité relatifs et seulement valables « en Occident » pour que même les femmes (du moins certaines) « d’Orient » se sentent si peu concernées ?

Retour donc au Liban, puisque c’est au pays du houmous que la féministe libérale et modérée que je suis en est tombée… à la renverse. La purée de pois chiches, si délicieuse soit-elle n’y est pas pour grand’chose. Le contraste entre l’apparence et la réalité de la condition féminine beaucoup plus. Commençons par l’apparence donc. Une simple promenade dans le centre-ville reconstruit tout beau tout neuf de Beyrouth (qui n’est certes pas représentatif de tout le Liban, ni de tout Beyrouth mais seulement de sa frange upper-class) vous laissera une impression de luxe ostentatoire à l’occidentale. L’ancien souk aux ruelles labyrinthiques a laissé place à un shopping-mall ultra moderne et les sacs d’épices ont été remplacés par des sacs Hermès (ou Dior, ou Prada). Le rêve pour toute shoppaholic libanaise ! Des Gabrielle Solis locales s’y pressent toute la journée, à la recherche du slim le plus moulant ou des talons les plus hauts (ici, ne cherchez pas des talons à moins de 10 cm, c’est complètement has been !) avant de filer tout droit chez leur manucure. Pour plus de précisions sur la question je vous renvoie au livre croustillant de Muriel Rozelier, Une vie de Pintade à Beyrouth. Mais alors, la libération de la femme au Liban, c’est bon, non ? Elles conduisent, sortent seules, s’habillent en mini-jupe ou portent des voiles colorés si elles sont musulmanes, l’affaire est entendue : la femme libanaise est une femme libérée de la domination masculine. Ou pas.

Avec ses 17 confessions religieuses et ses multiples fractures politiques, s’il fallait trouver un dénominateur commun sur lequel tout le monde s’accorde, quelle que soit sa confession ou son obédience politique (y compris bien des femmes), c’est le patriarcat. Qu’une femme est destinée à concevoir puis élever des enfants, servir son mari et laisser les choses sérieuses aux hommes est une évidence. Une autre évidence, qui justifie la première aux yeux de certains, c’est qu’une femme ne sera jamais laissée à la rue par ses proches car tout homme a le devoir de subvenir aux besoins des femmes de sa famille. Mieux vaut être coincée avec un abruti qui vous nourrit que de risquer d’être mère célibataire… Aboutissement, c’est bien connu, des revendications féministes occidentales : si on ne finit pas lesbienne, on finit mère célibataire, indépendante mais fauchée (parce que sans un homme, on ne peut que survivre, en aucun cas être heureuse). Quant à la répudiation (toujours autorisée par les tribunaux islamiques), celles à qui ça arrive l’ont forcément bien cherché… Et quand l’abruti, en plus de vous nourrir, vous bat ou vous viole ? La question se complique.

Un récent projet de loi concernant la protection des femmes de la violence familiale a été vivement critiqué par l’autorité sunnite libanaise, la Dar el-Fatwa. La mauvaise foi du communiqué que celle-ci a diffusé pourrait faire hurler. Mais hurlons de rire, face à de tels propos, dégoulinant d’un sexisme justifié, tant bien que mal, par des références au Coran (qui a toujours bon dos, dans ce genre de situation). Par où commencer ? Bon, déjà, il est estimé évident, par ces éminents savants (dont l’intelligence n’est pas à remettre en cause puisqu’ils sont, premièrement, des hommes et deuxièmement, de pieux musulmans [que les bras nus d’une femme choquent profondément dans la cour d’une mosquée mais qui apprécient tout particulièrement la vision dans la rue d’une paire de seins ou de fesses non dissimulée par un voile ample et noir…]) que l’égalité homme-femme est en contradiction avec, d’une part, l’équilibre de la cellule familiale et d’autre part, les préceptes du Prophète. Bref, ce n’est qu’un délire d’occidentaux dévoyés, qui ne saurait en aucun cas convenir à la famille musulmane traditionnelle. Bizarre, on croirait entendre les propos anti-féministes des conservateurs chrétiens qui ont tant vociféré au cours du xxe siècle, en France et outre-Atlantique…

Autre problème de ce projet de loi, franchement gênant, c’est qu’il prive les tribunaux islamiques (régissant, au Liban, la vie quotidienne des membres des communautés musulmanes, sunnites et chiites) de leur « prérogatives ». Entendez par là : « On préfère laver notre linge sale en famille. Si une femme doit se plaindre, c’est devant ses pairs [pères ?], qui sauront la remettre dans le droit chemin » Avantage indéniable de cette formule communautaire de gestion des problèmes de violence familiale, l’homme est sûr de pouvoir toujours s’en tirer, son témoignage valant deux  fois plus que celui d’une femme et le témoignage d’enfants mineurs étant interdit… Pratique non ?

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. Le plus inadmissible aux yeux de ces savants, pour qui ce projet de loi « porte atteinte à la femme musulmane », c’est qu’il supposerait de reconnaître de  nouveaux crimes, tels que le viol conjugal. « Alors ça, c’est le pompon ! Si on l’a épousée, c’est bien pour pouvoir profiter de ses charmes tranquillement, non mais ! Depuis quand la femme aurait-elle son mot à dire au lit ? » : telles doivent être les pensées soucieuses et modernistes de ces hommes effrayés de perdre le droit inaliénable, accordé par le mariage, de battre et violer leur femme en toute impunité. « Ah bon ? c’est inscrit dans le contrat du mariage ? » s’étonnerait un(e) indigène du pays de la déclaration des droits de l’Homme, gravée dans le marbre et inscrite à l’encre indélébile sur le papier glacé de tous les livres d’histoire. « Rho, on va pas chipoter ! La tradition, c’est la tradition, orale c’est encore mieux [n’y voyez là aucune plaisanterie grivoise et blasphématrice] De plus, une petite gifle de temps à autre, ça ne fait pas de mal, ça remet les idées en place !! Mouarf, mouarf, mouarf »

Alors, le féminisme, une valeur universelle ? Dans la mesure où cette lutte repose sur le principe universel de l’égalité entre  tous les individus, quel que soit leur sexe (ou leur genre) alors oui, le féminisme est un système de pensée universel. Aucun bigorneau ne défendrait le contraire, seulement quelques extrémistes persuadés de trouver dans les hadiths la justification de leur étroitesse d’esprit. Et l’épilation intégrale dans tout ça ? Euh…

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5 Réponses to “Patriarcat, voile à fleurs et talons aiguilles : petites pensées féministes du Moyen-Orient”

  1. lespiplettespoilues 16 juillet 2011 à 19:27 #

    Pour celles et ceux qui veulent approfondir la question, une intéressante découverte sur Slate (le titre volontairement provocateur de l’article « Pour lutter contre la prostitution, soyez de « bonnes putes » avec votre mari) :

    http://www.slate.fr/lien/40725/prostitution-putes-maris-femmes-soumises-islamisme

  2. Maïlys 19 juillet 2011 à 21:20 #

    très intéressant!

  3. Florent D. 25 juillet 2011 à 18:52 #

    J’adore!!! Je crois savoir qui se cache derrière ce E. 😉

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